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Dans cette autobiographie romancée, Alice Munro (Prix Nobel de littérature 2013) exhume l’histoire familiale à partir de correspondances éparses retrouvées dans les archives familiales. C’est d’une vallée écossaise isolée traversée par les obligations religieuses et les croyances fantomatiques qu’une fratrie ne se sentant aucun avenir a décidé à la fin du 18ème siècle d’émigrer au Canada dans la province d’Ontario près de ce qui va devenir Toronto, un des frères cependant ira dans l’Illinois. C’est la vie de ces pionniers obstinés que l’auteure retrace dans la première partie du livre avec ce qu’elle comportait alors d’imprévus, de risques, de pauvreté et de réussite précaire.

La deuxième concerne plus sa vie, son enfance dans cette province canadienne entourée de sa lignée familiale, ce qu’elle en garde devenue adulte et ce qu’elle en cherche encore alors qu’elle a atteint la soixantaine.

Mais il ne faut pas s’y méprendre, il ne s’agit pas d’un roman nostalgique, magnifiant une période extraordinaire et héroïque de l’Amérique du Nord. Même si Alice Munro a une certaine tendresse et un attachement à sa famille surtout d’origine paternelle, elle n’en garde pas moins un esprit critique dégageant de manière magistrale les mentalités et comportements d’un milieu pauvre, replié sur lui-même, occupé à défendre son cercle familial restreint d’où il ne fallait pas s’écarter sous peine de sanctions obligées familiales et sociales. Alors qu’elle était adolescente c’est grâce à une expérience de travail dans une famille riche qu’elle a servie pendant les vacances d’été qu’elle découvre un autre monde où tout semble plus facile, moins rigide mais aussi plus hypocrite. Et elle va lire tout ce qu’elle trouve avec avidité et bonheur, faire des études et quitter « son monde » pour entrer dans celui des « intellectuels » raillé par son milieu d’origine …

Très beau roman, passionnant d’un point de vue historique et sociologique, où l’écriture et les idées sont très créatives : de l’art !

Voir le passage dans le chapitre « Les pères » concernant les punitions physiques que son père lui a infligées sur la demande de sa mère car elle était une enfant rebelle. Elle donne une description d’une très grande justesse de ce que peuvent éprouver les enfants confrontés à la violence d’un parent « pour leur bien » : humiliation, colère, injustice, désespoir «devant une telle perversion de la nature » alors que son père ne pensait pas qu’il y avait « une autre façon de s’y prendre avec les enfants », « pour les convaincre de changer d’attitude ». Et pourtant ses parents étaient des parents « normaux » dignes, compétents …

Présenté par Marie-Annick D.