Lechemindesmorts

Ce livre est l’histoire d’un choix et de ses conséquences.

François Sureau raconte ce qu’il a vécu. Nous sommes en 1983, il a 25 ans et il est juriste au Conseil d’Etat. Il est plein d’enthousiasme. D’abord nommé au remembrement rural et à différentes affaires d’indemnisation, au bout de six mois, il s’ennuie un peu. C’est alors qu’on lui propose de faire partie de la Commission des recours des réfugiés. A cette époque, il y a environ 3000 demandeurs d’asile (maintenant c’est au moins dix fois plus) : ils s’adressent à l’office français de protection des réfugiés et des apatrides; si cet Office refuse leur demande, ils peuvent poser un recours devant la Commission des recours. C’est dans ce cadre que François Sureau va être le rapporteur du cas de Javier Ibarratequi, basque réfugié depuis dix ans en France, sans problème, mais qui a beaucoup oeuvré contre le franquisme. A cette époque, l’Espagne est officiellement redevenue une démocratie, donc, en principe, les réfugiés anti-franquistes ne risquent plus rien. Par un concours de circonstances, François Sureau va être en grande partie responsable de la décision. Et depuis, il porte cette décision chaque jour.

Ce livre m’a énormément intéressée, bien qu’il s’agisse d’un choix juridique, toutes les questions soulevées peuvent se poser à n’importe qui dans la vie de tous les jours. C’est un livre sérieux mais absolument pas rébarbatif.

Il y a d’abord le problème de la responsabilité qu’on a dans un jugement et tout de suite celui de la culpabilité. Qu’est-ce qui influence ? Sommes-nous capables d’analyser tout ce qui nous influence ? Doit-on forcément suivre la raison ? Quelle part a l’intuition ? Doit-elle être bannie ?

Ensuite, le livre montre l’importance de l’irrationnel qu’on balaie facilement : avant le jugement, l’auteur fait une rencontre dans un café, un basque, justement. Puis, il retrouve un ami, futur commissaire de police, qui s’intéresse à toutes sortes d’affaires non élucidées, citant notamment des règlements de compte entre commandos secrets et réfugiés anti-franquistes dans le petit Bayonne.

Il y a aussi le poids d’une phrase maladroite de la défense du réfugié.

François Sureau s’exprime en phrases claires, dans un style concis presque laconique mais où chaque mot est important. Les personnages qu’il présente sont très vivants, nous les imaginons très bien : le président de la commission, Dreyfus, modèle respecté par le jeune François Sureau, qui considère que la faute ultime est l’indifférence et qui, pour le cas d’Ibarratégui n’est pas aussi net que d’habitude. Le réfugié lui-même est campé avec beaucoup de présence.

Il parle aussi très bien de l’époque, d’après lui les années 80, c’est le début de la cocaïne, de l’indifférence à la misère et du goût d’aller vite et de gagner beaucoup.

Tous les gens qui interviennent sont d’une grande droiture morale, d’une grande sincérité, d’une haute conscience professionnelle. Pas de frivolité, et pas de froideur non plus.

Nous assistons à un tournant fondamental de la vie de François Sureau et le récit qu’il en fait est saisissant.

Présenté par Claude T.