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10 tomes publiés ou intégrale en deux tomes.

Jacques Ferrandez est né à Alger en 1955 mais il en part un an plus tard. Auteur de BD et contrebassiste de jazz à ses heures, il vit dans le Sud de la France.

Tout au long de ces 10 volumes publiés entre 1987 et 2009, il va raconter l’histoire de l’Algérie de 1836 à 1962, année de l’Indépendance du pays et de l'exode massif des Pieds-Noirs car pour eux, c'est « la valise ou le cercueil ». Il va raconter cette Histoire à travers la vie d’une famille, la sienne. Il s’inspire des récits de son grand-père maternel qu’il a enregistré en 1984 à Paris.

Il parle de l’arrivée des colons de toutes origines et des luttes qu’ils durent mener pour asseoir leur main mise sur le pays. Ses personnages vont vivre la défaite de Sedan, la Commune de Paris, la 1ère Guerre Mondiale, la 2ème Guerre Mondiale, la Guerre d’Indochine. Et enfin les soulèvements des « Indigènes » qui revendiquent leur indépendance. C’est le début de l’escalade de la violence qui va régner en maître pendant 130 ans.

Jacques Ferrandez n’occultera rien. Ni les affrontements entre communautés et au sein d’une même communauté. Ni les trahisons, ni les chantages, ni la torture, ni les exécutions sommaires, ni les règlements de comptes entre les différentes factions, ni les mutilations, ni les déchirements entre amis et au sein des familles, ni les viols. Il parlera des militaires, et de ceux qui ont œuvré au développement de l’Algérie, en construisant des routes, des écoles, des dispensaires. Il parlera des hommes politiques d’ici et de France, du Général de Gaulle, bien sûr, « la Grande Zohra » pour les Pieds-Noirs, ainsi que de ceux qui croiront la cohabitation pacifique possible jusqu’au bout. Il parlera des colons, des intellectuels comme Albert Camus, dont la mort brutale dans un accident de voiture retentira comme un abandon à la cause algérienne. Il parlera des interrelations entre ces différentes strates de la société de l’époque.

Je vais citer Maïssa Bey, écrivaine algérienne, qui écrit dans sa préface du 10ème volume – Terre Fatale : « Jacques Ferrandez ne prétend pas réécrire l’histoire, même si, tout au long de ses Carnets, des documents authentiques, des reproductions des pages des journaux de l’époque attestent de son désir d’inscrire le parcours de ses personnages dans les faits tels qu’ils ont été vécus, au moment où ils ont été vécus, dans le fil des évènements. Il restitue, avec le souci de l’exactitude et de la précision du trait qui caractérise toute son œuvre, la part de lumière et la part d’ombre qui se disputent cette terre . Il donne à voir ou à revoir – pour ceux qui comme moi reconnaissent les lieux et les hommes – les paysages, les rues, ce que l’on appelle communément le décor. Il nous fait entendre les accents d’une langue colorée et truculente, avec ses expressions si savoureuses. Rien de ce qu’il décrit de sa plume ou de son pinceau ne m’est étranger. »

Jacques Ferrandez s’appuiera sur les récits d’auteurs tels que Jules Roy, Yves Courrière, Benjamin Stora, Germaine Tillion, Jean-Claude Carrière, Pierre Nora, Henri Alleg … Il reproduira avec un talent fou la ville d’Alger, la ville européenne et la Casbah, le désert, la Kabylie, les douars. Il dessinera, avec un soin infini, les vêtements traditionnels, les uniformes, les vêtements civils, les véhicules, les chevaux et les dromadaires, ainsi que les armes.

Cette œuvre magistrale permet au lecteur de se replonger dans cette histoire si douloureuse qu’ont partagée la France et l’Algérie. De nouveau, pour conclure, je vais laisser la parole à Maïssa Bey : « Mon pays, ma douleur … De part et d’autre, les plaies tardent à se cicatriser et se rouvrent à intervalles réguliers, ravivées par des provocations, des commémorations et des discours passéistes aux accents revanchards. L’Histoire de l’Algérie est encore à vif et, aujourd’hui encore, continue à déchaîner les passions. »

Un grand moment de lecture, salutaire, mais on n’en ressort pas indemne.

Présenté par Catherine C.