Totalkheops

 

Chourmo

 

Solea

 

Pourquoi ce choix ?

  • Pour avoir une approche de Marseille autre que médiatique à travers les faits divers sanglants et les péripéties de l’OM …

  • Parce que Marseille est capitale européenne de la culture 2013

  • Parce que je ne connais pas Marseille !

  • Pour connaître un peu Jean-Claude Izzo, ce Marseillais dont j’avais entendu parler à la radio et à la télé, quand il est mort notamment et qui a mis en avant son attachement profond à cette ville.

L’auteur : Jean-Claude Izzo

Il est né en 1945 à Marseille et décédé en 2000 à 55 ans. Son père italien est arrivé à Marseille en 1929. Sa mère est d’origine espagnole. Marseille a imprégné toute la vie de Jean-Claude Izzo même s’il s’est ouvert à d’autres horizons (il a collaboré avec Michel Le Bris notamment à la création d’ « Etonnants voyageurs » à Saint-Malo où il a habité quelques années) et il a été directeur de la communication du Festival « Les tombées de la nuit » de Rennes en 92 et 94. Il a également été jury du Goncourt des Lycéens en 91 et 92.

Son œuvre littéraire ne se limite pas à ses romans policiers (La trilogie marseillaise). Très sensible aux problèmes sociaux, il a écrit entre autres « Le soleil des mourants » dont les « héros » sont des SDF, de la poésie dont « L’aride des jours » où l’on sent un homme proche de la mort, des scénarios de films et des textes de chansons.

Mais toutes ses œuvres sont ancrées en totalité (comme pour la trilogie) ou en partie pour d’autres à Marseille, sa ville pour toujours. Une ville aux multiples visages constituée d’innombrables exilés que la Méditerranée nourrit d’espérance et de nostalgie et qui en font sa singularité et sa classe :

« J’appartenais à cette race de Marseillais qui se fout de l’image que l’on peut avoir de nous à Paris ou ailleurs [...] Pour l’Europe nous ne sommes toujours que la première ville du tiers-monde.» Même si c’est Fabio Montale qui dit ça dans Chourmo (p.158), on n’est pas loin de penser que Jean-Claude Izzo est celui-là …

Et aussi dans Total Khéops (p.287) : « C’était ça, l’histoire de Marseille. Son éternité, une utopie. L’unique utopie du monde. Un lieu où n’importe qui, de n’importe quelle couleur pouvait descendre d’un bateau ou d’un train, sa valise à la main, sans un sou en poche, et se fondre dans le flot des autres hommes. Une ville où à peine posé le pied sur le sol, cet homme pouvait dire : « C’est ici, je suis chez moi. Marseille appartient à ceux qui y vivent. »

La trilogie marseillaise :

Les trois romans policiers de Jean-Claude Izzo donnent l’image d’une ville très contrastée avec d’une part une grande violence et d’autre part une forme de plénitude et de bonheur possible.

La violence humaine est au cœur de ses trois romans en prenant corps dans « la vie » marseillaise des années 90 :

  • où la Maffia napolitaine s’implantesur les traces d’une pègre locale déclinante après que les chefs locaux se soient entretués,

  • où les quartiers nord deviennent des places fortes de la drogue et commencent à faire la une suite aux assassinats, aux révoltes des jeunes fortement tentés par les gourous islamistes qui recrutent pour une cause « noble », le djihad (la guerre sainte).

  • « Il fallait habiter là ou être flic, ou éducateur pour traîner ses pieds jusque dans ces quartiers. Pour la plupart des Marseillais, les quartiers nord ne sont qu’une réalité abstraite. Des lieux qui existent mais qu’on ne connaît pas, qu’on ne connaîtra jamais. Et qu’on verra toujours avec les « yeux » de la télé. Comme le Bronx quoi. Avec les fantasmes qui vont avec. Et les peurs. » (Chourmo p.57)

  • où le Front National trouve de « bonnes » raisons pour promettre un ordre nouveau, pur et obtient démocratiquement un pouvoir de diriger quelques villes locales (dont Toulon) et « nettoie », « punit » par les armes ceux ou celles qui incarnent « le mal » : les arabes …

  • Ces différents courants de violence peuvent d’ailleurs s’entraider au besoin … pour arriver à leur fin !Ce qui est montré dans la trilogie avec une grande clarté dans Solea surtout. Et quoiqu’il en soit à Marseille : « On y tue pour l’honneur, on s’y bat pour l’honneur… qu’on soit de la pègre, du milieu ou docker… » (Total Khéops p.90).

  • Et la Police ? Violente elle aussi ou corrompue ou tentée par l’adhésion au FN ou découragée … comme Fabio Montale, le flic marseillais attachant affecté à la surveillance des quartiers nord qui démissionnera à la fin de Total Khéops écœuré. Mais qui continuera à tenter d’élucider les drames qui le touchent de près dans les deux autres romans tout en étant rattrapé par « cette saloperie du monde qui gagnait nos vies » (Soléa p.65).

  • C’est une surenchère de la violence, une déshumanisation au fond et Jean-Claude IZZO va jusqu’au bout. Total Khéops comme le chante les rappeurs d’IAM : un bordel immense, le KO ! Et il n’y a plus que la chiourme, la galère et la solidarité qu’elle génère pour s’en sortir ensemble (Chourmo) et enfin, pour Montale, la plainte et le désespoir dans Solea, que rend si bien la trompette de Miles Davis à qui il emprunte son dernier titre.

Mais c’est aussi la violence du climat : la chaleur accablante l’été avec les incendies attisés par le mistral, les orages diluviens de l’automne … Rien ne manque dans l’appréciation d’Izzo sur sa ville !

Mais à l’inverse Marseille offre des beaux moments de bonheur, d’apaisement :

  • Déjà Fabio Montale, le personnage central de la trilogie, « sort du lot » : humain, cultivé (il aime le jazz, la poésie surtout). Il a choisi la police après une jeunesse tumultueuse et violente avec ses deux amis d’enfance, Manu et Ugo, qui sont au centre des deux premiers romans de la trilogie. Il boit, fume beaucoup et a une vie amoureuse compliquée … mais reste très attachant.

  • Et quand il descend de la ville pour revenir dans le cabanon des Goudes dont il a hérité de ses parents en bord de Méditerranée, à la porte des calanques, il se ressource de beautés incomparables, souvent avec une femme belle intelligente : « Le Vieux-Port était là, ceinturé de lumières. Immuable et magnifique.» (Chourmo p.238). Et dans Solea (p.66) : « On ne comprendra jamais Marseille si l’on est indifférent à sa lumière. Ici elle est palpable. Même aux heures les plus brûlantes. Même quand elle oblige à baisser les yeux. »

  • Il a, au pied de son cabanon, son bateau pour pêcher, ses voisins et amis, des enracinés dans la culture locale qui la pratiquent au quotidien pas pour la frime et les menus en sont les témoins : bouillabaisse, poutargue, les foccacha … La prose d’Izzo rejoint alors Pagnol, on n’est pas loin de Marius, César … Il nage seul, souvent, et arpente les calanques jusqu’au col de la Gineste pour se « purifier » des horreurs dont il a été témoin et sur lesquelles il enquête tous les jours.

J’ai bien aimé la prose d’Izzo, travaillée, poétique souvent avec un titre intrigant pour chaque chapitre, qui donne envie de lire. Il connaît bien sa ville et l’aime malgré tout.

Donne t-il envie d’y aller ?

Peut-être mais pas en touriste car il prévient cette tentation touristique dans Total Khéops (p.47) :

Marseille n’est pas une ville pour touristes (idem p.47) : « Il n’y a rien à voir. Sa beauté ne se photographie pas. Elle se partage. Ici il faut prendre partie. Se passionner. Etre pour, être contre. Etre violemment. Alors ce qui est à voir se donne à voir. Et là trop tard, on est en plein drame. Un drame antique où le héros c’est la mort. A Marseille, même pour perdre il faut savoir se battre. »

Et à propos d’une exposition César qui attire des foules de touristes : « Marseille était gagnée par la connerie parisienne. Elle se rêvait capitale. Capitale du Sud. Oubliant que ce qui la rendait capitale, c’est qu’elle était un port. Le carrefour de tous les brassages humains. Depuis des siècles. Depuis que Protis avait posé le pied sur la grève. Et épousé la belle Gyptis, princesse ligure. » (Total Khéops p. 120).

Que dirait-il cette année alors que Marseille est capitale européenne de la culture ? Mollement aux dernières nouvelles … Marseille reste Marseille avant tout !

Présenté par Marie-Annick D.